|
Pianiste accompagnateur : bien plus qu’un faire-valoir
Lucie Renaud
Deuxième partie
Qualités multiples recherchées
Pour devenir un bon pianiste accompagnateur, il ne suffit pas de jouer
correctement et d'avoir une lecture à vue supérieure. La production du son
doit être pensée pour se fondre avec celle du soliste, qu'il soit chanteur
ou instrumentiste. Les nuances doivent être savamment dosées, les
respirations contrôlées mais non artificielles, la direction de chaque
phrase étudiée méticuleusement. Marie Muller, elle aussi spécialisée en
accompagnement des chanteurs, précise : « Accompagner requiert une écoute
attentive, de soi, et de l’autre, une vigilance de chaque instant, une
connaissance parfaite de sa partie, mais aussi de celle de l’autre, une
compréhension de la pièce, de sa structure, de ses respirations, une analyse
de la répartition des rôles, des plans sonores, et, surtout, une grande
souplesse d’adaptation devant l’imprévu. »
Une des grands défis du pianiste demeure le contrôle de la
balance sonore. Celui-ci ne peut pas décider, de façon permanente, de
l'intensité d'une nuance. Par exemple, le piano (son doux) d'un lied de
Brahms n'aura pas la même intensité que celui d'une mélodie de Debussy. Il
faut aussi considérer la tessiture de la voix ou de l'instrument, les forces
et les faiblesses du soliste, l'acoustique de la salle et la qualité de
l'instrument mis à la disposition du pianiste. L'accompagnateur doit aussi
atteindre le degré de legato qui se rapprochera le plus possible de la voix
humaine ou d'un instrument à cordes, tout en réalisant que le piano restera
toujours un instrument à percussion, donc par essence inapte à produire un
vrai legato.
De plus, avec un chanteur, l'accompagnateur assume presque
seul la responsabilité de la l'équilibre entre la voix et le piano, tâche
particulièrement difficile quand on a, comme ce sera le cas lors du
Concours, un nombre très limité de répétitions. « Mon travail consiste à
rendre leur expérience la plus confortable possible, explique Michael
McMahon. Je dois faire de mon mieux pour que le chanteur puisse briller. »
Une vocation innée ?
Résoudre ces difficultés techniques ne représente qu'une partie des
qualités essentielles à un bon accompagnateur. Plus que toute chose, il doit
posséder une bonne dose d'abnégation, une force de caractère appréciable et
un sens de la diplomatie aigu. Quoiqu'il arrive, le soir du concert, le
soliste aura toujours raison et la force de l'accompagnateur résidera dans
le sang-froid qui lui permettra de sauter trois mesures sans broncher et de
retomber sur ses pieds !
On devient pianiste accompagnateur un peu comme on entre en
religion : en se découvrant une vocation. L'accompagnement ne devrait jamais
être un pis-aller, en attendant une carrière soliste. Michael McMahon n’a
jamais regretté d’avoir pris cette voie : « J’ai eu le choix de faire ce que
je voulais faire à tout prix. Dès le début, l’accompagnement m’a apporté
beaucoup de joies. J’étais adolescent et le professeur de chant disait aux
chanteurs : “Tu chantes mieux quand Michael joue.” »
La découverte – au-delà de tout échange verbal – de la
personnalité des musiciens accompagnés, demeure certainement une des plus
grandes satisfactions que le métier puisse apporter. Warren Jones,
accompagnateur de réputation internationale, fidèle partenaire notamment de
Dame Kiri te Kanawa, considère que la communication non verbale avec le
soliste se compare à un transfert d'énergie et va jusqu'à décrire cette
collaboration comme une « communion mystique ». « Faire de la musique avec
d'autres demeure un des plaisirs les plus enrichissants que la vie puisse
procurer », déclarait-il en entrevue.
Michael McMahon parle quant à lui d’un « don inné » quand
vient le temps de comprendre ce que les autres personnes veulent exprimer :
« Je suis sensible à ce que l’autre personne transmet musicalement. Je les
écoute et entre dans leur monde. En tant que pianiste, vous ne pouvez pas
simplement vous asseoir et suivre le chanteur. Vous devez dès le début avoir
des idées tranchées. L’interprétation devient alors une conversation, une
œuvre partagée par deux personnes. » Les conceptions personnelles se fondent
alors en une entité supérieure, les subtilités du jeu du pianiste devenant
autant de surprises agréables auxquelles réagit plus ou moins
instinctivement le chanteur, les deux artistes se transformant ainsi en un
seul instrument, un tout supérieur à la somme de ses parties.
Retour à la section Entrevues |