Pianiste accompagnateur : bien plus qu’un faire-valoir
Lucie Renaud

«Par la suite, il m'est arrivé, des dizaines de fois, de paraître à ses côtés sur une estrade, mais je n'ai jamais su comment saluer, dans quelle direction porter mes regards, ni à quelle distance derrière elle je devais marcher. Je passais rapidement, comme une ombre, sans regarder le public, je prenais place en baissant les yeux, je posais mes mains sur le clavier.» (Nina Berberova, L’accompagnatrice)
Fiction ? Réalité ? Ces quelques phrases écrites en 1934 par l’auteur russe sont-elles encore représentatives du quotidien des pianistes accompagnateurs ?

Évolution à travers les siècles
Le métier de pianiste accompagnateur est relativement nouveau dans le domaine de la musique classique. En effet, au départ, les accompagnements étaient plutôt joués sur des instruments à cordes de la famille du luth. À l'époque baroque, le claveciniste devient toutefois essentiel pour la réalisation de la basse continue. Il improvise des accompagnements élaborés, qui doivent demeurer dans les limites harmoniques prescrites par le compositeur.

Dans l'opéra italien du XVIIIe siècle, les récitatifs restent toujours soutenus au continuo mais l'accompagnement commence à prendre une place plus importante dans les arias. Les meilleurs compositeurs de l'époque élaborent ainsi des parties instrumentales beaucoup plus denses qui transforment les arias en duos pour voix et instrument. À la fin du XVIIIe siècle, le piano détrône définitivement le clavecin et devient l'instrument de prédilection pour l'accompagnement et la musique de chambre. La basse d'Alberti est d'abord privilégiée par les compositeurs, son motif d'accords brisés supportant le soliste. Peu à peu, la texture des parties de piano se métamorphose et atteint un premier sommet avec Schubert. Celles-ci contribuent autant que la voix à dépeindre les paysages sonores et les émotions sous-jacentes au texte du poème choisi. On n'a qu'à penser à l'effet de rouet obtenu au piano dans Gretchen am Spinnrade (Marguerite au rouet) ou aux figures d'accompagnement bondissantes de Die Forelle (La Truite).

Schumann et Brahms renforcent l'importance du piano dans leur lieders mais ne vont pas au-delà de la relation de base proposée par Schubert. Dans les lieder de Liszt, Wolf et Mahler, l'accompagnement joue un rôle psychologique : il complète, prolonge le sens des paroles et traduit l'émotion. Au XXe siècle, le pianiste devient ainsi le collaborateur essentiel et constant du soliste, en imposant un rythme, en enveloppant le texte d'une harmonie subtile, en créant une atmosphère.

Le rôle de l'accompagnateur a été particulièrement dénigré à la fin du XIXe siècle. Le public ne le considérait souvent que comme un mal nécessaire et les solistes, particulièrement les chanteurs, traitaient leurs partenaires avec condescendance et dédain. Au cours des années qui ont suivi, toutefois, un lent revirement a été observé. Des accompagnateurs de haut calibre ont su redorer le blason de la profession. Parmi ceux-ci, Gerald Moore fut une figure de proue. Dietrich Fischer-Dieskau, Victoria de los Angeles, Elisabeth Schwarzkopf, Pablo Casals, Yehudi Menuhin, pour n'en nommer que quelques-uns, ont tous profité de sa sensibilité et de son immense expérience. Il a enfin redonné au métier ses lettres de noblesse.

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