L’enseignement du chant : transmettre l’invisible

« Ce n’est pas en ouvrant la gorge d’un rossignol qu’on découvre le secret de son chant. » (Jean Cocteau)

S’il est relativement aisé pour un professeur de violon d’expliquer avec précision aussi bien la tenue de l’archet que la position des doigts de la main gauche sur la touche de l’instrument, le professeur de chant doit quant à lui travailler dans le domaine de l’abstrait. Transmettre des conseils tant techniques qu’interprétatifs à l’aspirant chanteur, à la fois instrument et interprète, semble parfois relever des sciences occultes plutôt qu’exactes. Le geste vocal à enseigner, qu’il soit technique (contrôle et legato de la voix, ouverture de la glotte), respiratoire (utilisation optimale du diaphragme), dramatique (s’approprier le personnage évoqué) ou interprétatif doit pourtant être décortiqué, analysé, réduit à sa plus simple expression, pour que le jeune chanteur puisse s’en approprier les subtilités. « C’est un processus qui est long et ardu », avoue Joseph Rouleau, pédagogue recherché qui a suivi de près des dizaines de jeunes chanteurs.

Si, comme l’expliquait Georges Loiseau dans ses Notes sur le chant en 1947, l’essentiel de l’appareil vocal résulte du « synchronisme entre le diaphragme (appui du souffle), le larynx et les résonateurs (toutes les cavités creuses situées au-dessus du larynx », ce triangle producteur de son est également sujet « à la multiplicité des résultantes individuelles, à la personnalité et à l’individualité propre » de chacun. Serait-il donc utopique de tenter d’entraîner la voix et doit-on se rabattre sur le vieux préjugé qu’une voix est ruinée si on la confie à quiconque? Pas si l’on rencontre un pédagogue aguerri, qui saura transmettre son savoir sans pourtant annihiler la personnalité de l’étudiant. « Dans le fond, la technique vocale, c’est assez simple, mentionne Joseph Rouleau, mais en même temps ce sont souvent les choses les plus simples qui deviennent les plus difficiles à enseigner et à comprendre. C’est une science, un vocabulaire, un langage technique et il faut savoir l’expliquer dans des mots simples, le faire comprendre. Bien sûr, c’est dans le corps que toute cela se passe mais tout part de la tête. »

La reconnaissance précise de la nature du son reste primordiale dans toutes les approches pédagogiques. L’étudiant travaillera d’abord les valeurs longues, le legato, solidifiera avant toute chose le registre médium de la voix avant de songer à fusionner les différents registres par l’assombrissement progressif des voyelles, de la note la plus grave à la plus aiguë. « Cela permet de revenir sur la base, poursuit M. Rouleau. Dans la carrière, nous continuons jour après jour sur ce que nous connaissons, sur ce que nous sommes capables de faire mais sans jamais nous arrêter pour analyser, essayer d’observer la façon adoptée pour chanter, les points qui pourraient être améliorés. Enseigner permet de prendre du recul et d’analyser la technique vocale. Dans mon cas, je peux vous affirmer que cela m’a permis de progresser dans ma façon d’approcher ma propre façon de chanter. »

En plus de la technique vocale, le pédagogue devra également intégrer à la formation musicale des notions théoriques qui permettront à l’oreille de se développer. Il faudra également présenter l’histoire des styles (les opéras baroques ne sont pas abordés de la même façon que ceux de Wagner!), écouter de façon critique les grands interprètes d’hier et d’aujourd’hui et se pencher sur les principales méthodes de chant des grands auteurs du passé, que ce soit Giulio Caccini, Francesco et Giovanni Battista Lamperti ou Manuel Garcia, le professeur de chant le plus influent du XIXe siècle, auteur du Traité complet de l’art du chant. Sa méthode était basée sur une compréhension approfondie du fonctionnement de l’« instrument » lui-même (larynx, gorge, palais, langue, etc.) et abordait les aspects fondamentaux tels que la posture, le contrôle de la respiration, la prononciation et l’utilisation des trois registres (voix de poitrine, médium et de tête).

L’aspect le plus ardu de l’émission vocale à partager reste certainement l’interprétation, la transmission du message musical et dramatique des œuvres abordées. « Il faut que l’artiste ait en lui-même ce sens de l’émotion, ce sens de la communication, de faire passer un phrasé, explique Joseph Rouleau. C’est un talent, on ne peut pas l’enseigner, sauf peut-être par l’exemple et la patience, mais on peut suggérer des choses. Plusieurs sopranos peuvent chanter les notes du rôle de Traviata mais de réussir à faire passer l’émotion dans ces notes-là permet de reconnaître l’artiste. »

Richard Miller, auteur de nombreux ouvrages de référence sur le chant souligne quant à lui dans The Structure of Singing l’importance de bien comprendre les détails précis d’un certain nombre de techniques de chant et compare la pédagogie vocale à « un smorgasbord, un buffet qui permet de goûter des plats aussi bien riches que simples ; pourtant, tout ce qu’on aura mangé ne sera pas aussi nutritif. » Il souligne la pertinence pour un chanteur de suivre des leçons avec plusieurs professeurs, d’assister à de nombreuses classes de maître, de parfaire ses connaissances physiologiques en lisant des ouvrages de référence. Viendra pourtant le moment où le chanteur devra savoir poser son choix sur un professeur qui pourra l’accompagner le long de son périple et qui lui donnera les outils nécessaires pour partager avec le public la charge émotive de cet instrument aussi polyvalent qu’unique.

Lucie Renaud

Retour à la section Entrevues